Je me souviens bien du jour où j'ai rencontré Anna O. C'était dans une petite cave de jazz, sombre, au fin fond d'une petite rue dont j'ai oublié le nom. Un quartier de Paris animé, près de la Contrescarpe. Comment j'y étais arrivé, ce soir-là du début du mois de septembre, je ne m'en souviens pas non plus très clairement. Par contre, ce que je me rappelle, c'est pourquoi je me trouvais à Paris ce jour-là : j'avais manifesté une bonne partie de la journée contre la réforme des retraites. On était nombreux, tellement nombreux, qu'à 16h30 on était encore avant la place de la République, et la manif devait initialement partir de la République à 14h00... Trois millions en France, diraient les syndicats ensuite, un million d'après la police... En tout cas, il y avait un monde fou. Moi qui déteste la foule, c'est bien parce que je pensais qu'il y avait urgence que j'étais venu battre le pavé. On avait atteint la place de la Nation après 18h30 et j'étais crevé. Crevé de piétiner dans cette masse humaine terriblement dense et bruyante. Sirènes, vuvuzelas, cornes de brume, sifflets, camions sonos réglés à fond pour hurler les slogans genre « Assez, assez de cette société qui nous offre chômage et précarité... » entrecoupés de passage de « Viva Espana ! » ou des tubes de Manu Chao. Les basses résonnaient dans ma poitrine. Je tentais de me distraire en gravant dans ma mémoire quelques-uns des détails colorés qui attiraient mon attention : ballons géants blancs, rouges ou verts, drapeaux aux couleurs vives, autocollants rouges collés sur les jeans des filles aux fesses rebondies, sur les sacs, sur les casquettes et même sur les décolletés bronzés encore du soleil d'août si proche... Enfin à Nation, j'étais soulagé de quitter cette foule ; depuis un bon moment, j'étouffais littéralement et plus le temps passait au cœur de toute cette folle agitation, plus je me sentais dépouillé de mon individualité et de ma personnalité... Je n'avais pas envie de rentrer chez moi tout de suite, effrayé surtout à la perspective de m'engouffrer dans des couloirs de métro bondés...

Et je me mis à marcher au hasard, en revenant vers le centre de Paris par des petites rues, tout à fait sans le moindre calcul. Je marchai longtemps, très longtemps, recherchant les endroits les plus calmes. Je ne sentais même plus mes jambes. Et puis, je me suis retrouvé devant cette cave où je suis entré sans bien savoir pourquoi. Un orchestre de jazz jouait mais, comme je n'y connaissais rien, je serais bien incapable de dire quel morceau. Mais ça m'a plu. Je me suis dirigé aussitôt vers un coin reculé, encore plus sombre que le reste, où j'avisai une petite table qui dans la pénombre m'avait parue libre... Je me laissai tomber plus que je ne m'assis sur la banquette adossée au mur de pierre... « - Bonjour... » Je tournai la tête sur le côté, interloqué, et je distinguai, renfoncée dans l'angle le plus noir, une silhouette féminine. « -Oh ! Je suis vraiment désolé, bredouillai-je, je ne vous avais pas vue...
« - Je vous en prie, vous pouvez rester... » dit-elle dans un souffle.
Un garçon vint prendre ma commande et alluma une bougie sur la table. C'est à ce moment-là que je vis Anna O. pour la première fois. Son visage, encadré par de longs cheveux noirs, avait un peu le type espagnol. Je lui donnai une trentaine d'années. Gêné, je demandai un peu bêtement :
« - Vous venez souvent ici ?
« - Oui, assez souvent... J'aime bien les groupes qui passent ici... Et vous ?
« - Non, c'est la première fois... Ils jouent quoi ? Je... Je n'y connais pas grand chose en jazz...
« - Du Miles Davis... Le type au clavier, il est trop génial ! Il arrive à sortir de ces accords, c'est un truc de ouf ! Tenez, par exemple, écoutez celui-là ! Un accord pareil, vous avez souvent entendu ça ?
« - Oui, c'est vrai... » répondis-je, tentant de masquer une partie de mon inculture musicale...
Elle s'était rapprochée de moi et je sentais son souffle dans mon cou. Sa cuisse contre la mienne marquait le battement, tandis que montait dans l'air lourd de la cave un solo de trompette. Lorsque le garçon apporta nos demis, elle ne s'écarta même pas. J'avais l'impression d'avoir rejoint une vieille amie et la gêne que j'avais éprouvée à mon arrivée s'estompait doucement dans cette atmosphère feutrée.
« - Je connais ça, fis-je, plus assuré, c'est quoi déjà ?
« - Summertime, c'est beau hein ?
« - Oui, c'est vrai, c'est très beau... »
Pendant que nous buvions notre bière en silence, je sentis sa main se poser sur ma cuisse. Mon cœur se mit à battre très fort, presque au rythme du solo de batterie qui venait de démarrer. La contrebasse tapait dans ma poitrine. Je posai mon verre et mis à mon tour la main sur sa cuisse. A la lisière de la peau et du tissu de sa jupe. Sans réfléchir, je laissai ma main remonter jusqu'à sentir sa culotte toute humide. Mon désir tendait la toile de mon jean... C'est tout juste si nous ne fîmes pas l'amour sur cette banquette. Elle habitait tout près, pas loin de la place de la Contrescarpe...

A partir de ce soir-là, je me mis à aimer le jazz...

Texte écrit pour les Impromptus Littéraires...

Note importante de l'éditeur : ce texte est un simple exercice littéraire et pure fiction !!!

Fond sonore recommandé : c'est là...